LA FONCTION DU PAYS D'ORIGINE, SUBSTITUT INCONSCIENT DE LA MERE BIOLOGIQUE, DANS LE VECU PSYCHIQUE DE L'ADOPTION INTERNATIONALE ET/OU INTERRACIALE

 

INTRODUCTION

La confusion entre "mre-patrie" et mre biologique est un fantasme universel. Mais, justement parce qu'il est banal, nous demeurons aveugles au chass-crois qui se produit, en nous-mmes, ou dans l'esprit des personnes dont nous sommes amens nous occuper, entre les sentiments qui devraient s'adresser la mre et ceux qui concernent rellement la patrie. Les consquences les plus frquentes d'un tel refoulement sont le dveloppement d'un nationalisme exacerb, o, l'inverse, d'un respect excessif de tout ce qui pourrait concerner les origines ethniques de l'autre.

L'adoption internationale, c'est, souvent, l'impossibilit de dissimuler l'origine des enfants adopts nettement "typs"; c'est toujours l'introduction d'une dimension politique, intertatique, dont l'enfant devient l'enjeu. Les conflits mondiaux, les relations diplomatiques, le patriotisme, vont avoir une influence, parfois prpondrante, sur la possibilit et la dcision d'adopter qui cessent d'tre une affaire uniquement familiale. Le simple reprage des affects inconscients qui s'adressent la mre biologique, alors que le discours manifeste du sujet concerne le pays d'origine, permet de dsamorcer des conflits et de soulager certaines souffrances.

 

I. LES CITOYENS DU PAYS D'ORIGINE

L'adoption internationale concerne quelques dizaines de milliers d'enfants chaque anne, tous pays d'origine ou de destination confondus. C'est l un mouvement migratoire de si faible ampleur qu'il ne peut faire ni bien ni mal l'chelle d'une nation, mme dans les pays qui donnent le plus d'enfants. La seule question pertinente, au moment de procder une adoption internationale, est de savoir si c'est une adoption respectueuse de la lgalit, des droits des gniteurs et de l'intrt bien compris de l'enfant et de ses adoptants.

Dans les pays-sources, seule une minorit se rjouit des adoptions internationales o elle entrevoit la possibilit d'activits lucratives. Les personnes bien au fait des difficults rencontres par les jeunes abandonns acceptent de faon pragmatique leur dpart l'tranger, tout en souhaitant que l'adoption nationale puisse un jour prendre le relais, mais tel n'est pas le cas de figure habituel. Les citoyens des pays d'origine manifestent plutt de la gne et sont souvent passionnment opposs l'ide d'adoption internationale, avec une violence qui surprend, dans la mesure o ils ne sont pas directement impliqus, et o chaque pays-source pourrait tout moment arrter les adoptions ou lgifrer afin d'enrayer les abus constats.

 

Ia. Identification la mauvaise mre

Incomprhension

La conception europenne de l'adoption n'est pas universellement partage. Les esquimaux considraient l'enfant comme un bien prcieux : adopter, c'tait obtenir le remboursement d'une dette et s'assurer les futurs services d'une personne qui participerait la survie du clan. En Polynsie, l'adoption traditionnelle, ou adoption fa'a'mu, se pratique au sein de la famille largie, et l'enfant revoit ses gniteurs. Dans les cultures africaines traditionnelles, il n'y avait pas d'enfant abandonn puisqu'il avait affaire un groupe d'adultes parentaux, mais, par contre, il y avait des enfants "rclams" par un oncle ou une grand-mre alors que ses parents biologiques n'taient pas dfaillants. L'Islam approuve le recueil des enfants, mais prsente l'adoption comme un pch, etc...

Ds lors, les personnes issues d'une culture autre qu'occidentale s'interrogent sur les motivations relles des adoptants, et, mme lorsqu'elles ont compris ce qu'tait une adoption sur le plan lgal, elles arrivent difficilement croire que l'enfant bnficiera d'une vritable protection juridique et de l'amour d'une famille.

Impression d'inquitante tranget

Ceux qui entrent en contact avec des familles adoptives sont bien obligs d'admettre la ralit du phnomne. Ils prouvent souvent une impression d'"inquitante tranget" devant ces jeunes de culture europenne mais de phnotype semblable au leur, et se sentent mal l'aise.

Adopter un enfant d'une certaine ethnie ne suffit pas pour rompre les liens d'amiti prexistants avec les personnes de cette ethnie, mais, contrairement ce que pensaient les pionniers de l'adoption internationale, cela ne facilite pas, bien au contraire, l'tablissement de nouveaux liens, car la prsence de l'enfant introduit une gne, un manque de naturel, dans les relations avec les personnes de son pays.

Crainte de "perdre la face"

Aucun pays n'envoie de gat de coeur des enfants appartenant la majorit ethnique locale se faire adopter l'tranger. Il s'y rsigne, faute de mieux. Les principales motivations sont l'incapacit grer le trop grand nombre d'enfants en dtresse, le dsir de limiter l'accroissement dmographique, la volont d'loigner des minorits indsirables (mtis, enfants naturels...) et l'espoir que ces jeunes seront plus heureux ailleurs.

Mais quand la population ralise qu'un autre pays deviendra la patrie de ces enfants et assumera une responsabilit laquelle elle s'est drobe, elle se sent submerge par la honte. Les citoyens les plus honntes et les plus responsables craignent de "perdre la face" sur le plan international et de voir leur pays considr comme une nation sous-dveloppe, une "mauvaise mre" incapable d'lever ses enfants, et eux-mmes, comme des parents dnaturs qui s'en dsintressent.

Ib. Mise en place de mcanismes de dfense

Dni de la ralit

Les pays-sources souhaitent qu'on fasse aussi peu de publicit que possible aux adoptions internationales. La plupart des simples citoyens, gns, s'efforcent d'ignorer le problme et vitent de rencontrer des familles adoptives. Quand ils ne peuvent faire autrement que d'aborder la question, ils n'arrivent pas employer les termes de "pre" et "mre" pour dsigner les adoptants, mais les qualifient de "beaux-parents" ou de "nourriciers", pensent qu'il s'agit tout au plus d'un geste charitable, et se comportent comme s'ils ne savaient pas que l'adoption plnire substitue dfinitivement la filiation adoptive la filiation biologique.

Ils considrent que l'enfant est toujours leur compatriote et qu'ils sont en droit de le gronder pour ses mauvaises manires et son ignorance de la langue et de la culture ancestrale. Les adoptants prsents sont, au mieux, traits courtoisement comme des bienfaiteurs, au pire, ignors car non reconnus dans leur statut de parents.

Les citoyens du pays-source restent persuads que ces enfants sont malheureux, non pas parce qu'ils ont t abandonns (cette part douloureuse est le lot de tous les adopts, et encore plus des abandonns non-adopts), mais parce qu'ils ont quitt leur pays. Ils se vivent comme tant collectivement de "mauvais parents", et prouvent un sentiment de culpabilit. La faon la plus simple d'y chapper, c'est de dnier la ralit d'une adoption effectue lgalement, et de se persuader que les enfants sont des victimes d'adoptants qui les maltraitent.

Projection

Le dni de la ralit ayant permis de se dmarquer du statut collectif de "mauvaise mre" qui pse sur les citoyens d'un pays-source, il reste dsigner les "vritables" mauvais parents. Les adoptants trangers sont des boucs missaires tout trouvs. On leur reproche de corrompre des familles pauvres, d'exiger des enfants en paiement d'une dette, de procder des enlvements crapuleux. On les accuse d'adopter des enfants pour se procurer des domestiques, pour les prostituer, pour les utiliser comme cobayes dans des expriences mdicales, ou mme pour se procurer des organes greffer...

Localement, les accusations revtent un aspect particulier, li des pratiques locales criminelles prexistantes, ou des lgendes. En Amrique Latine, la mythologie indienne accusait les colonisateurs de s'emparer du corps des indiens pour en utiliser la graisse; au 17S, c'tait pour en mettre dans le bronze des cloches et amliorer leur timbre, au 19S pour graisser les machines, au 20S pour faire du carburant de fuse, et maintenant les "pishtacos" enlvent des enfants, soi-disant pour adoption, mais en ralit pour se procurer des organes greffer. S'il est vident qu'il existe des pratiques douteuses l o les lois n'ont pas plac de garde-fou, d'autres accusations rvlent seulement l'ignorance des cultures occidentales et le refus de l'adoption des nationaux par des trangers : enlever des enfants pour les prostituer ou pour se procurer des organes greffer ne ncessite pas de passer par une adoption, qui constitue au contraire un bon moyen de se faire reprer.

Identification aux "bons parents"

Toutes ces accusations permettent de placer les adoptants trangers dans la position de "mauvais parents". La place de "bons parents" redevient donc vacante; elle est aussitt occupe par les citoyens des pays-sources qui prennent la dfense des petites victimes. Par ce tour de passe-passe, ils se librent, tout la fois, de la culpabilit collectivement prouve l'ide que leur patrie n'est pas capable d'lever tous ses enfants, ce qui faisait d'eux des "mauvais parents", et de l'angoisse plus infantile, lie la crainte que leur patrie, place en position maternelle, puisse se montrer galement "mauvaise mre" envers eux.

 

 

II. LES ADOPTANTS

 

IIa. Ambivalence l'gard du pays d'origine de leurs enfants

Adopter un enfant d'allure exotique est souvent une dcision lie au principe de ralit : les enfants adoptables deviennent rares dans les pays occidentaux. Les adoptants doivent voluer psychiquement pour s'accoutumer cette ide; la plupart clarifient leur position pendant les dmarches d'adoption et les semaines qui suivent l'arrive de l'enfant au foyer. Ils ne considreront jamais plus le pays d'origine de leur enfant comme un pays tranger quelconque, mais ils sont parfaitement l'aise quant l'aspect de leur enfant. Seule une minorit ne parvient pas grer ses affects et ses rapports rels ou fantasmatiques avec les parents de naissance et le pays d'origine.

Rapports ambigus avec les gniteurs

Les candidats l'adoption prouvent, envers les gniteurs, des sentiments complexes o se mlent la reconnaissance l'ide de recevoir le cadeau d'un enfant, et la culpabilit puisque leur bonheur parental sera difi sur le malheur des autres. D'autres, plus rares, vivent cela sur le registre de l'agressivit : pour eux, lil s'agit bel et bien de "prendre" un enfant, voire de le sauver en l'arrachant ses gniteurs.

Plus tard, quand l'enfant est l, il s'y ajoute un sentiment de rivalit, un dsir de dmontrer qu'ils sont de meilleurs parents. Or, beaucoup d'adoptants, traumatiss de n'avoir pu engendrer, doutent de leur capacit tre de bons parents. Certains prouvent mme la crainte irrationnelle d'tre accuss d'avoir commis un rapt et redoutent une intrusion destructrice ultrieure de la part des parents biologiques.

Plus les adoptants ont t levs dans le respect des liens du sang et des hirarchies familiales : "tes pre et mre honoreras", et plus il leur est difficile de transgresser ce qui leur apparat comme un tabou et de s'autoriser occuper totalement la place des parents biologiques ou en dire autre chose que du bien. Ils n'arrivent pas croire que la gnitrice ait pu souhaiter tre dlivre d'un fardeau et se sentent coupables de l'avoir dpossde, ce qui les amne vouloir s'informer d'elle, lui envoyer des nouvelles, pour lui dmontrer leur russite en tant que parents, et des dons, pour la sortir de la misre, mais aussi pour s'acquitter de leur dette. Quelques rares adoptants vont jusqu' entretenir une relation totalement fantasmatique avec elle : ils lui adressent des prires, sans mme savoir si elle est dcde, et considrent que, du ciel, elle veille avec eux sur les enfants.

Quand il s'agit de parler de leur mre de naissance aux adopts, certains parents ont du mal trouver le ton juste. Ils ne se sentent pas autoriss dcrier la gnitrice car on leur a rpt qu'un enfant dont on discrdite la mre se sent lui-mme dvaloris, mais, force d'insister sur le respect d aux gniteurs et de se solidariser avec eux, ils risquent de les instituer en tant que vrais parents, et donc de se destituer eux-mmes; et, trop trouver des excuses aux abandons, ils finissent par interdire aux enfants de s'en plaindre et par les inciter conclure qu'ils taient mauvais puisque les traiter ainsi se justifie.

Ces proccupations sont d'autant plus prgnantes que la proximit, culturelle et gographique, avec les parents biologiques est grande, et qu'il est plus facile d'avoir des contacts, volontaires ou non, avec eux. Pour certains, l'adoption internationale est apparue comme la solution idale pour une mise distance des sentiments prouvs l'gard des gniteurs.

Transfert sur le pays d'origine

Le "pays d'origine" est alors gliss aux enfants, tout fait consciemment, comme une fausse carte, la place de la "mre biologique". Quand ils posent des questions sur leur adoption, les rponses culturelles au sujet du pays d'origine sont bien plus faciles fournir que les explications sur la sexualit des adoptants striles et l'abandon par les gniteurs. Quand des adoptants craignent que leurs jeunes rclament un jour de rechercher leurs parents de naissance, ils se rassurent en se disant que ces gniteurs sont loin, et les obstacles importants, commencer par l'ignorance de la langue du pays. Ils peuvent aussi s'imaginer qu'ils jouent sur le velours, et se montrer comprhensif peu de frais, en proposant une documentation touristique ou un voyage pour "revoir son pays" un adolescent qui a totalement assimil la culture europenne et qui est dsormais inadapt sur son lieu de naissance.

Le pays qui a "donn un enfant" occupe symboliquement, et le plus souvent inconsciemment, la place de la mre biologique dans la fantasmatique parentale; il est l'objet des mmes pulsions, des mmes projections, de la mme ambivalence, que la mre gnitrice : reconnaissance, dsir de se concilier ses bonnes grces, agressivit, rivalit, besoin de payer une dette imaginaire, fantasmes de collaboration pour le bien de l'enfant...

IIb. Mise en place de mcanismes de dfense pathologiques

Les parents qui restent en proie ces affects contradictoires laborent des mcanismes de dfense plus ou moins sophistiqus mais pathologiques. Les points communs entre eux sont : le maintien d'une confusion totale entre gniteurs et pays-source, un sentiment de culpabilit injustifi l'ide d'avoir "pris" un enfant auquel ils n'auraient pas eu droit, et une gne parler de ces choses, ce qui provoque des prises de position caricaturales et entrave la mise en place de relations familiales harmonieuses.

Evitement

Les adoptants savent qu'ils ont le devoir informer leurs enfants. Mais cela ne change pas grand chose aux dsirs profonds de ceux qui souhaitent que l'enfant adopt soit comme une page blanche, sans gniteurs, ni pass antrieur l'adoption, afin de pouvoir occuper, sans culpabilit, la place des seuls bons parents.

Une fois l'adoption ralise, certains prennent possession de leur enfant en affichant une pseudo-indiffrence, connotation nettement agressive, envers le pays-source. Ils considrent toute question venant des tiers comme une intrusion. Mais ils ne peuvent pas viter totalement les questions de leurs enfants : dans l'intimit familiale, ils vont devoir se forcer pour fournir des explications, souvent maladroites, leur progniture. Les enfants sont prompts percevoir la gne parentale et, par loyaut envers leurs adoptants, ils s'abstiennent souvent de questionner plus avant, collaborant ainsi la mise en place d'un secret familial. Cela peut se traduire par une inhibition scolaire, l'interdiction d'interroger sur ses origines devenant une interdiction gnrale de savoir. A l'adolescence, cela peut au contraire fournir matire s'opposer, et s'intresser d'autant plus au pays d'origine pour s'affirmer.

Intrt contraphobique pour le pays d'origine

D'autres adoptants optent pour la mthode inverse : ils n'en finissent pas de donner des nouvelles de l'enfant et d'envoyer des dons. Le pays d'origine, l'orphelinat, les intermdiaires, se substituent la gnitrice pour recevoir le "cadeau compensatoire" la perte d'un enfant. Le don d'argent peut avoir une fonction saine: les adoptants assument leur dette, tandis qu'en acceptant l'argent, ceux qui confient l'enfant admettent qu'ils ont donn leur consentement. Ca ne devient malsain que si cela prend trop d'ampleur : sommes d'argent normes, visites frquentes... Cet argent reprsente alors la "ranon" payer pour avoir droit un enfant, malgr une culpabilit qui n'est pas lie des actes dlictueux, mais des angoisses internes, et qui, pour cette raison, rapparat sans cesse.

Ceux qui continuent percevoir le pays-source comme tant une mre dpossde, peuvent aussi refouler ce sentiment en manifestant bruyamment un grand intrt et beaucoup d'amiti factice pour les citoyens de ce pays; certains vont jusqu' cultiver le fantasme de se faire adopter par le pays en question. Ils dveloppent une vritable "vietnamophilie", "roumanophilie", "brsilianophilie", etc, et se jettent la tte de tous les natifs du pays, que cela agace prodigieusement. Une telle attitude vise se faire remarquer favorablement et se cacher soi-mme la gne qu'on prouve vis vis des trangers auxquels on a "pris un enfant". Elle est trs diffrente de l'intrt profond mais plus discret que peuvent prouver certains parents, qui se prennent au jeu, et finissent par acqurir une connaissance approfondie de la culture du pays d'o sont venus leurs enfants.

Quelques uns bousculent toutes leurs habitudes afin de ne pas dpayser l'enfant, et se mettent vivre comme ils imaginent qu'on le fait dans le "pays d'origine", qu'on installe ainsi domicile. En fait, ils conjurent inconsciemment le risque que leur enfant les fuie un jour pour rechercher ailleurs sa culture et sa famille de naissance, mais ils courent le danger bien rel que leur enfant ne soit jamais vraiment adapt en Suisse (ou dans n'importe quel qutre pays d'accueil!).

Dans ces trois cas de figure, il ne s'agit pas d'une amiti relle, ni d'un vritable intrt culturel, c'est un pseudo-intrt contraphobique, derrire lequel on dcle une difficult psychique occuper la place des parents, et le dsir d'y tre autoris par les citoyens du pays d'origine, mis la place des gniteurs, dont on cherche se concilier les bonnes grces.

Dngation de la culpabilit par la manifestation d'un excs de fiert parentale

L'origine ethnique diffrente d'un enfant peut conduire certains parents le fantasmer comme tant pourvu de qualits extraordinaires et manifester un enthousiasme dmesur. Ils sont fiers de son aspect physique, disent avoir choisi d'adopter au sein de cette ethnie, parce qu'ils avaient une affinit pour cette culture-l, et prtendent tre persuads que la culture d'origine fait partie intgrante de l'identit de l'enfant, mais ils ne modifient pas leurs habitudes pour autant et l'enfant est trait avec amour, comme le fils de la maison. On peut s'interroger : ils parlent de "culture", mais quelle "culture" un bb adopt quelques mois, aprs un sjour en crche, a-t-il conserver? Ne s'agirait-il pas tout bonnement d'une prfrence esthtique pour tel phnotype particulier? Ou bien d'une conviction raciste bien camoufle qui lierait indissolublement une apparence physique et une culture? Le plus souvent, ce n'est que l'actualisation d'un vieux mythe, celui de l'enfant rejet, qui, dans son pays d'accueil, est crdit de toutes les vertus et devient le fondateur d'une ligne royale rvre.

Une sympathie prexistante pour un ethnie peut certes faciliter l'acceptation d'un enfant, mais il ne faut pas que cela aille trop loin. L'enfant cherche s'intgrer : il s'identifie ses adoptants, il veut ressembler ses petits camarades. Si, pour conserver l'amour de ses parents, il doit afficher une identit exotique, et les aptitudes particulires dont ses ex-compatriotes sont crdits, il le fera peut-tre, mais c'est pour lui une injonction paradoxale, puisque la condition pour tre accept dans la famille serait alors de garder un statut d'tranger.

Du ct des adoptants, la dngation porte soit sur le sentiment de culpabilit prouv pour avoir dsir des enfants leur ressemblance au lieu du petit tranger qu'ils ont eu, soit sur le dsir de se l'approprier totalement en reniant ses origines.

Projection

Trs rarement, il peut s'agir du dni d'une xnophobie ou d'un racisme inconscients. On peut reprer cette sorte de parents leur faon de s'exprimer; ils ne disent pas "notre fils", mais "le petit cambodgien que nous avons adopt". Il ne s'agit jamais de racistes dclars, mais de personnes qui prouvent une certaine gne devant "l'autre exotique", et qui ne russissent pas occuper compltement la position de parents, parce que l'enfant est trop diffrent d'eux.

Pour dnier cette xnophobie malvenue, il ne leur reste plus qu' afficher un peu trop de sympathie pour les particularismes culturels, et s'riger en militants antiracistes afin de projeter chez les autres les sentiments qu'ils ne veulent pas reconnatre en eux-mmes. Ce sont des parents angoisss, toujours sur le qui-vive pour dfendre leur progniture contre les rflexions racistes. Du coup, ce sont leurs enfants qui connaissent le plus de difficults avec le racisme, car les parents enveniment les situations conflictuelles les plus banales en donnant une interprtation raciste des incidents minimes.

 

 

III. LES ENFANTS ADOPTES

Les enfants de l'adoption internationale ont la nationalit suisse. Cela n'empche pas qu'il soit souvent fait rfrence "leur pays", parce qu'il est moins gnant de parler de "culture" que de "parents de naissance", mais surtout parce que beaucoup de gens ont du mal considrer l'adoption internationale comme une affaire prive et ne pas faire intervenir les prjugs qu'ils peuvent avoir au sujet des trangers.

IIIa. Il est souvent fait rfrence leur pays d'origine

Par les citoyens du pays d'accueil

Les petits adopts d'origine trangre connaissent peu de problmes vritablement lis la xnophobie. Toutes les familles d'enfants de couleur ont entendu des rflexions injurieuses, manant gnralement d'inconnus, mais assez rarement pour que cela ne devienne pas un problme : on peut viter les irrductibles. L o il n'y a pas de diffrence culturelle engendrant l'incomprhension, les ractions racistes "pidermiques", disparaissent rapidement.

S'il n'y a gure de racisme au sens troit du terme, par contre, le "petit racisme ordinaire" est frquent. Il est fait de curiosit, de croyances errones, plutt que de malveillance, et mane de personnes qui ne se vivent pas comme racistes, mais qui ne peuvent se rsoudre considrer les enfants typs ou les trangers comme des tres humains ordinaires. Ces personnes se permettent des remarques saugrenues, expliquent tout ce que font les jeunes, en bien ou en mal, par leurs origines ethniques, et interviennent dans leur ducation comme s'ils restaient ternellement des orphelins trangers. Adoptants et adopts peuvent en tre agacs, mais font gnralement preuve d'humour et parviennent s'en accommoder.

Par les adoptants

D'ailleurs, les adoptants aussi font rfrence au pays d'origine.

On assiste souvent une sorte de mouvement pendulaire : quand un enfant donne toute satisfaction, il est "notre enfant", sans restriction, et son ct exotique fait partie de son charme. Mais quand cela se passe mal, beaucoup de parents commencent emboiter le pas l'entourage, et tout expliquer par les origines ethniques de l'enfant qui est alors dit "colreux", "sexuellement prcoce", "paresseux", etc, "comme on est souvent l-bas, dans son pays". Cette oscillation entre "notre enfant est un bon petit", et "cet tranger que nous avons adopt pose des problmes" ne va pas jusqu'au drame. Ce sont des nuances temporaires. Cela rappelle les scnes de la vie familiale ordinaire, quand le pre rjoui annonce sa femme "mon fils est le premier de la classe", mais n'hsite pas, furieux, lui crier "ton fils a encore inond la salle de bain!". L'enfant, fils de ses deux parents, est toujours le "fils de l'autre" quand il fait des btises. L'enfant adopt est beaucoup plus "tranger" quand il se conduit mal.

Par les citoyens du pays d'origine

Beaucoup de pays-sources considrent que l'affaire est rgle : si l'enfant a t adopt l'tranger, c'est qu'on ne pouvait plus rien pour lui. S'il revient un jour, il aura le statut d'un touriste, et rien ne sera entrepris pour l'inciter rester.

D'autres tentent de maintenir un contrle a posteriori : ils rclament des compte-rendus dtaills de l'volution de l'enfant. Cette exigence est motive par l'intrt port aux orphelins et le souci de s'assurer que les placements l'tranger se font bon escient, mais constitue une ingrence en ce sens qu' partir de son adoption, l'enfant a chang de nationalit et de filiation, et que le pays-source a renonc tous ses droits sur lui. Les adoptants s'y prtent, en partie parce qu'ils ont plaisir donner des (bonnes) nouvelles et qu'ils pensent qu'entretenir quelques liens sera bnfique pour leur enfant, mais surtout pour mnager les susceptibilits et ne pas risquer une interruption des adoptions.

Ailleurs, on continue manifester peu d'intrt aux enfants actuellement abandonns, et rarement adopts sur place, mais on porte beaucoup d'attention ceux qui ont t adopts l'tranger; la tlvision les recherche et leur consacre des reportages. C'est une faon trs subtile de dnier la ralit. L'irrvocabilit d'une adoption plnire, l'existence mme des adoptants, sont compltement occultes, et les parents biologiques, pourtant jadis signataires d'un consentement l'adoption, sont prsents comme des hros tragiquement spars de leurs enfants dans des circonstances sur lesquelles on reste vague. On se comporte comme si des enfants avaient sjourn seuls l'tranger pour une priode transitoire, ventuellement grce un parrainage. Les patriotes, se passionnent pour cette affaire, et ne l'envisagent que sous l'angle du nationalisme : "nos enfants, disent-ils, doivent revenir dans leur pays".

Pour y parvenir, sans provoquer d'incident diplomatique, la meilleure arme est la captation affective, au moment o les adolescents commencent s'interrroger. On leur propose alors de l'aide pour s'instruire des traditions du pays ou retrouver les parents de naissance. Les obstacles matriels : prix du billet d'avion, dmarches administratives, sont rsolus rapidement. Les jeunes sont reus avec beaucoup d'amiti; on mobilise les journalistes pour les assister dans leurs recherches. Cette aide va souvent trop vite. Un jeune qui s'interroge sur ses origines a aussi des obstacles psychiques surmonter: conflits de loyauts, crainte de confronter ses rves la ralit... Quand le processus est enclench, on ne lui laisse ni le loisir de dcider s'il ira finalement jusqu'au bout de son entreprise, ni mme la possibilit de retrouvailles discrtes, car l'aide de la Presse a un prix. On est bien loin des proccupations des travailleurs sociaux concernant l'accompagnement des jeunes qui souhaitent la leve du secret sur leurs origines.

Souvent, cette volont d'aide envenime les relations entre adoptants et adopts. Un adolescent qui n'avait jamais song rechercher ses gniteurs peut y tre incit par les "natifs". Un jeune en pleine crise d'opposition ne peut manquer de considrer l'intervenant tranger comme un alli inespr dans des querelles o l'acceptation de la filiation adoptive n'tait pas en jeu. Il va rejeter ses adoptants plus radicalement, se proclamer "tranger" pour les blesser, en faire des boucs missaires rendus responsables de toutes ses dconvenues. Leur simple prsence lui fait honte, car elle trahit sa situation d'adopt, ce qui limite ses revendications identitaires, et l'empche d'endosser le rle de victime maltraite, qui lui vaudrait des bnfices secondaires auprs des "natifs" toujours disposs se porter au secours des jeunes.

Il est difficile de mettre au point une stratgie unique face cette volont d'aide, parce que cela dpend la fois du degr de maturit auquel le jeune est parvenu, et des motivations qui sous-tendent cette aide : dans certains cas, ce n'est que du nationalisme, dans d'autres, il s'agit de se dculpabiliser en faisant un cadeau, somptueux mais ponctuel, des jeunes envers lesquels le pays a une dette puisqu'il ne les a pas duqus. Mais, bien souvent, les individus agissent de faon dsintresse, simplement parce qu'ils s'identifient de "bons parents", et leur amiti peut venir point pour aider un jeune accepter ses origines et son histoire.

Les adopts eux-mmes y font rfrence

Au cours de leur vie, les adopts oscillent entre des attitudes toujours passionnes, mais contradictoires, l'gard de leur pays de naissance.

Beaucoup affichent pendant longtemps une indiffrence massive l'gard de ce pays. Pour quelques uns, cela comporte aussi le refus de savoir ce qu'il en est de leur abandon et de leur adoption. Ce refus peut aller jusqu'au rejet actif de tout ce qui concerne leur pays d'origine, voire jusqu' un racisme paradoxal, qui n'atteint cependant pas les individus de mme origine qu'ils connaissent personnellement, et qui ne s'accompagne pas d'un sentiment d'infriorit. En fait, ce racisme bizarre les rend plus heureux et plus quilibrs, car le rejet des gens de mme ethnie fournit un exutoire la haine destine aux parents abandonnants.

Quelque temps plus tard, les mmes peuvent vivre une phase de regain d'intrt et dsirer faire un voyage au pays d'origine, rencontrer des personnes de mme ethnie ou suivre des cours auparavant refuss. Cet intrt culturel finit presque toujours par s'mousser, car, la plupart du temps, il ne s'agit que d'un dplacement, visant maintenir le refoulement, d'une curiosit qui concerne en ralit leurs origines biologiques.

Mais tt ou tard, et quelles que soient l'importance et l'authenticit de l'intrt pour la culture d'origine, le refoulement est lev, et le questionnement concernant les parents de naissance s'exprime au grand jour.

IIIb. Ils doivent un jour choisir

Pendant l'enfance, les adopts adhrent l'identit qu'on leur attribue

Dans la quasi totalit des cas, les petits adhrent l'identit qu'on leur attribue. Ils ne remettent pas en cause l'ducation suisse qu'ils reoivent, ni leur filiation lgale, et parviennent se trouver des ressemblances avec leurs adoptants : les mcanismes indentificatoires se mettent en route tout fait indpendamment d'une relle similitude physique.

C'est vers trois ans qu'ils prennent conscience du fait que leur phnotype particulier signifie qu'ils n'ont pas t ports dans le ventre de leur mre, et rend leur adoption visible aux yeux de tous. A cet ge ils ont seulement besoin d'un mot pour se dsigner, et expliquer aux questionneurs pourquoi leur aspect physique diffre de celui de leurs parents. La contradiction qui consiste se dire de nationalit suisse, tout en se rclamant de leur nationalit d'origine, ne les embarrasse pas. Ils ne s'avisent pas encore qu'une nationalit n'est pas une "race", mais une identit culturelle, qui est pour eux une identit "vide" de tout contenu. Si leurs adoptants ont pris soin de leur prsenter l'adoption comme un bonheur, ils ont seulement l'impression d'tre porteurs d'une particularit qui les rend plus intressants que leurs camarades.

Tout est remis en question l'adolescence

A l'adolescence, les adopts font comme les autres : ils essaient de manifester leur originalit, et se structurent en s'opposant leurs parents. Mais ils vivent gnralement des adolescences plus longues et plus conflictuelles que la moyenne, parce que, pour eux, les remises en cause sont plus radicales et portent aussi sur l'acceptation de la filiation et de la nationalit, et aussi parce que tout ce qui a t mal vcu pendant l'enfance rapparat au cours de la crise d'adolescence. Cela donne, certes, une nouvelle chance d'laborer ce qui ne l'avait pas t, mais comme ils ont souvent eu une petite enfance douloureuse, la perlaboration s'annonce difficile.

Aux complexes habituels qu'entretiennent les adolescents au sujet de leurs modifications corporelles viennent s'ajouter d'autres angoisses. Ils ne savent pas qui ils ressemblent. Leur physique rvlateur est un motif de gne, dans la mesure o il trahit une origine en contradiction avec la filiation adoptive. Ils ont peur d'tre reprs comme "trangers", ridiculiss cause de leur ignorance de ce qui devrait tre leur culture, ou bien entrains malgr eux dans des luttes politiques qui ne sont pas les leurs. En l'absence de renseignements prcis, un mtissage complexe qui ne permet mme pas de dterminer ses origines ethniques, peut les rendre encore plus mal l'aise.

Ils s'avisent enfin qu'une adoption est toujours prcde par des vnements douloureux, et que, s'il s'agit d'une adoption internationale, cela signifie en outre qu'ils sont privs d'une culture et d'une nationalit laquelle ils auraient eu droit, et que l'abandon par les parents biologiques a t doubl d'un abandon par la patrie. Cela conduit certains d'entre eux des pisodes dpressifs, une auto-dprciation, un masochisme morbide. Le devoir de reconnaissance peut inhiber totalement la contestation, classique cet ge, de l'autorit parentale.

D'autres revendiquent l'appartenance culturelle qui leur a t refuse, et deviennent agressifs envers leurs adoptants. Assez rarement, la crise d'originalit juvnile peut prendre la forme d'un rejet des convenances sociales de la Suisse, pour se mettre afficher des modes et des coutumes, relles ou imaginaires, du pays d'origine, ce qui est surtout un bon moyen de faire enrager les parents toujours inquiets d'un possible retour aux sources. Par contre, presque tous les adolescents cherchent connatre la civilisation dont ils sont issus et envisagent un voyage au pays d'origine, parfois "malgr", et "contre", des parents adoptifs pourtant bien disposs, car ils savent bien, inconsciemment, que derrire l'intrt culturel se profile la qute des parents de naissance.

Ils s'interrogent au sujet de leurs parents biologiques

Un jour ou l'autre, le "paravent culturel" ne leur suffit plus, et les jeunes se posent sans fard la question de leurs parents de naissance et de la filiation, naturelle ou adoptive, au sein de laquelle ils veulent s'inscrire.

Certains adopts se satisfont de savoir d'o ils viennent, et de vrifier que leurs adoptants ne leur cachent rien et ne font pas obstacle leurs demandes de renseignements. Ce qui est insupportable, ce n'est pas de ne pas tout savoir de ses origines, mais de se heurter quelqu'un qui sait et qui refuse de parler. Beaucoup renoncent toute enqute ultrieure, pour ne pas faire de peine leurs adoptants, dsigns d'emble comme tant les seuls parents valables.

Pour un petit nombre, cela devient au contraire une ide fixe : ils ne se laissent pas arrter par l'loignement ou par leur ignorance de la langue. Beaucoup ont connu des dceptions cruelles. Les gniteurs avaient effac leurs traces et sont demeurs introuvables, ou bien ils n'ont accept qu'une unique entrevue, pour signifier l'adolescent qu'il n'tait pas le bienvenu.

Quelques-uns, plus chanceux, ont vcu une vritable "lune de miel" avec leurs parents de naissance, chacun occultant le fait qu'il y avait eu abandon, et se comportant comme s'il s'agissait de retrouvailles ordinaires, souvent dans la ngation la plus totale de l'existence des parents adoptifs. Cette priode euphorique a t suivie, la plupart du temps, d'un certain dsenchantement. Les causes ayant jadis motiv l'abandon n'ont pas forcment disparues, les annes passes au loin ont rendu parents et enfants biologiques plus ou moins trangers les uns aux autres, et la difficult de communiquer ne facilite pas la mise en place d'une nouvelle intimit. Tout se termine gnralement par une certaine prise de distances entre les enfants et leurs gniteurs.

L'exprience n'est pas entirement ngative pour autant. Il est salutaire de s'apercevoir que fuir dans un autre pays, y retrouver ou non ses parents de naissance n'est pas la solution de tous les problmes matriels ou affectifs, comme certains l'espraient. Il est plus facile de faire le deuil de gniteurs connus, dont on se spare volontairement, que de parents biologiques inconnus, au sujet desquels on laborait les fantasmes les plus divers. Certains parents de naissance, surtout les mres auxquelles l'abandon avait t impos, prouvent un soulagement, une vritable restauration narcissique: ils ne se vivent plus comme des parents abandonnants, mais des parents dont l'enfant rside l'tranger et auquel ils peuvent crire ou rendre visite...

La pacification intervient au dbut de la vie adulte

L'apaisement vient lentement, et souvent tardivement, car beaucoup de jeunes ont du mal sortir de l'adolescence. Avant de pouvoir se sentir pleinement adultes, ils doivent reprendre leur compte les choix qui ont t faits pour eux lorsqu'ils taient petits et savoir quel pays sera leur lieu de vie habituel, quelles sont la culture et la nationalit dont ils se rclameront, et dans quelle filiation ils accepteront de s'inscrire.

Devenus adultes, ils sont enfin capables de relativiser, d'admettre que chacun a fait ce qu'il a pu, de pardonner leur abandon, de devenir moins agressifs envers des adoptants qui n'y sont pour rien. La quasi totalit d'entre eux optent en faveur du pays o ils ont t duqus et des parents adoptifs qui les ont levs. Quelques-uns conservent un intrt culturel pour le pays d'origine, d'autres accordent une place marginale dans leur vie aux gniteurs retrouvs.

Le mariage, et le fait de devenir parents leur tour, ractive, souvent pour la dernire fois, les interrogations lies la filiation, mais achve de les structurer sur le plan psychique, et leur donne une identit, parentale cette fois, qui les satisfait et qui cicatrise leurs blessures affectives.

 

 

IV. QUE FAIRE POUR AMELIORER LA QUALITE DES ADOPTIONS?

Les efforts qui sont faits pour amliorer la qualit des adoptions internationales en passant des accords internationaux pour uniformiser les pratiques, en plaant les proccupations thiques au premier plan, etc, vont dans le bon sens. Mais nous n'aborderons ici que le versant psychologique de la question, c'est dire que nous voquerons surtout la minorit des cas pour lesquels l'adoption pose problme, et qui sont ceux que le psychologue rencontre habituellement, puisque "les gens heureux n'ont pas d'histoire", et ne consultent donc personne.

IVa. Ramener ces adoptions un niveau interpersonnel

Pour nous-mmes, psychologues et travailleurs sociaux

Le mcanisme de dfense non-pathologique le plus efficace, face aux difficults psychiques propres l'adoption internationale, consiste prcisment prendre conscience du fait qu'il s'agit avant tout d'une affaire interpersonnelle. Les dmarches administratives doivent tre ralises dans le respect des lgislations et des personnes, mais il faut les aborder de faon pratique, sans passion. Chaque cas est unique. Pour collaborer avec une Directrice de pouponnire l'tranger, pour russir un apparentement, pour apporter une aide aux familles en difficult, c'est la situation personnelle et les conflits psychiques de chacun des protagonistes qu'il faut analyser. Pour tre efficaces, et pouvoir jouer un rle modrateur entre les partenaires de l'adoption, nous ne devons pas laisser nos propres fantasmes interfrer avec notre travail.

Cela dit, si la logique du mcanisme qui sous-tend la confusion entre mre biologique et mre-patrie ne prsente pas de difficult, ce n'est pas pour autant que nous arriverons toujours, et facilement, la faire comprendre toutes les personnes impliques qui ragissent de faon trop passionnelle. Chacun n'accepte d'entendre que ce qu'il est prt recevoir, et beaucoup de protagonistes de l'adoption internationale prfreront srement rester sourds toute dmonstration d'ordre intellectuel. C'est tout l'art de la psychanalyse, que de savoir ne prsenter une interprtation qu' bon escient. A dfaut d'obtenir une prise de conscience, nous pouvons aider les personnes si nous comprenons mieux leur mode de fonctionnement.

Dans les pays-sources

C'est dans les pays-sources qu'on rencontre le plus de rticences au sujet de l'adoption internationale, car elle ractive beaucoup d'affects trs archaques, rationaliss en apparence par des dclarations xnophobes et nationalistes. Pour tre justifie, une adoption internationale doit tre la meilleure solution qu'on puisse offrir un enfant dtermin. Il faut ramener la discussion sur ce terrain-l, en vitant soigneusement de faire intervenir le patriotisme et les querelles politiques, et en utilisant notre connaissance des mcanismes de dfense sous-jacents pour viter de blesser les personnes, les faire voluer et contourner la difficult.

Il faut s'attendre des problmes juridiques. Il est justifi d'exiger un "consentement clair" des parents biologiques et du pays d'origine avant toute adoption internationale, mais il est probable qu'on se heurtera ultrieurement des situations de dni de "consentements clairs" qui auront bien t donns en connaissance de cause, mais dont les signataires s'avreront incapables d'assumer la responsabilit vis vis de leur entourage et de leur propre conscience.

Des directeurs d'orphelinats surpeupls et disposant de peu de moyens, freinent les procdures, exigent sans cesse de nouvelles garanties et ne proposent que les enfants les plus handicaps et les plus gs, sous prtexte de conserver les plus beaux bbs pour l'adoption nationale, alors que la plupart ne seront jamais adopts sur place, mais finiront par partir l'tranger, quand ils seront, leur tour, devenus des enfants malades et carencs affectifs. Il est possible de les inciter modifier leur comportement, en leur parlant de l'intrt bien compris de chaque enfant en particulier, ce qui restaure leur narcissisme en les resituant comme de "bons parents" et les rend plus coopratifs.

Beaucoup de responsables politiques et de travailleurs sociaux des pays-sources parviennent considrer la question des adoptions de faon pragmatique, mais pas le tout-venant de la population. Cela dit, les gens voluent, mais quand tout le monde aura vraiment ramen l'adoption au niveau o elle se situe, c'est dire une relation interpersonnelle dans l'intrt d'un enfant, les adoptants trangers auront certes droit plus de comprhension, mais l'adoption internationale disparatra, car des nationaux de plus en plus nombreux se porteront leur tour candidats l'adoption, ce qui est d'ailleurs prfrable.

Dans les pays d'accueil

Dans les pays d'accueil, les gens qui ne sont pas directement concernes par l'adoption internationale ont gnralement le sentiment que leur pays fait une "bonne action". Un excs de rticences, sous prtexte que l'enfant souffrira loin de son pays et sera la cible du racisme, trahit gnralement une xnophobie masque et la volont d'empcher l'entre d'trangers sur le territoire national.

On trouve aussi des gens qui s'opposent l'adoption internationale, simplement parce qu'ils sont en train de confondre, eux aussi, "la mre" avec "la patrie" dpossde de ses enfants. Il existe une variante cette faon de ragir. C'est la honte d'appartenir un pays nanti qui exploite le tiers-monde. Beaucoup de trs honntes franais, qui rougissent du pass colonial de la France, auquel ils n'ont pourtant pas particip, sont devenus incapables de critiquer un pays du tiers-monde. La Suisse n'a pas de pass colonial, mais elle fait partie des pays riches, et il doit s'y trouver des personnes qui assimilent l'adoption d'un enfant tranger l'arrachement d'un enfant une mre qui n'est pas indigne, mais pauvre, et laquelle on enlve le dernier bien qui lui reste : son enfant qu'elle aime. L aussi, il faut arrter le droulement des fantasmes, et se replacer sur le terrain de la ralit, et de l'intrt d'un enfant prcis.

IVb. Conforter les adoptants dans leur statut de parents

Ils en ont besoin

Dans la mesure o les adoptants sont devenus parents lgalement et assument leur rle de leur mieux, ils ont le droit d'tre reconnus comme des parents part entire, or leur statut est contest par beaucoup. Ils ont d se soumettre aux enqutes des travailleurs sociaux, et ils ont trembl l'ide qu'on pourrait les dclarer inaptes la fonction parentale, alors que ceux qui ont la chance de concevoir sans difficult n'ont besoin de l'autorisation de personne. Ils ont pu tre humilis par les soupons de citoyens des pays-sources. Beaucoup de gens ont critiqu leur dcision. L'entourage reste souvent l'afft de l'erreur qu'ils pourraient commettre et se permet d'intervenir dans l'ducation qu'ils donnent leurs enfants et de les court-circuiter, alors qu'on reste discret quand il s'agit de parents naturels critiquables, et qu'on leur accorde le bnfice du doute. Ils gardent toujours au fond d'eux-mmes la crainte que leurs propres enfants les rcusent un jour en tant que parents, et ceux-ci en jouent parfois.

Ils souffrent donc souvent de blessures narcissiques et ont besoin de restaurer l'image qu'ils se font d'eux-mmes en tant que parents, pour eux-mmes, et pour remplir au mieux leur tche ducative, souvent difficile, auprs d'enfants blesss d'avoir t abandonns.

Les travailleurs sociaux ont le devoir d'intervenir l o on souponne des difficults familiales ou une maltraitance. Il faut le faire, mme si la famille est adoptive, mais avec encore plus de prudence et de dlicatesse que d'habitude, car il est facile de donner des adoptants fragiliss, l'impression d'tre incompris et destitus de leur rle de parents. S'ils sont incertains de leurs droits, ils ne pourront qu'tre gns vis vis de leurs enfants quand il faudra leur parler de leurs origines, les soutenir dans leur qute identitaire, les scuriser, ou simplement faire preuve de fermet.

Ils doivent tre encourags donner une ducation suisse

Les encourager duquer leurs enfants la mode suisse, exactement comme ils l'auraient fait avec leurs enfants biologiques, ne peut que les conforter dans l'ide qu'ils sont vraiment des parents.

Respecter l'identit culturelle de quelqu'un a un sens s'il s'agit d'un immigrant adolescent ou adulte, ou d'un enfant accompagn de ses parents biologiques. C'est ncessaire si l'enfant est un "mineur non accompagn", c'est dire un enfant rfugi, mais non adoptable, car il a seulement t spar, par faits de guerre ou catastrophe, de parents qui ne souhaitaient pas l'abandonner et qu'il peut retrouver un jour. C'est un devoir s'il ne s'agit que d'un parrainage pour la dure des tudes, suivi d'un retour au pays d'origine.

Mais une adoption est dfinitive. Elle vise, entre autres, faire de l'enfant tranger adopt un citoyen suisse capable de vivre et de s'panouir dans son pays d'accueil et dans sa famille. C'est donc une ducation suisse qu'il faut donner. De toutes faons, la transmission d'une culture qu'on ignore est impossible. Il ne faut pas confondre la transmission de connaissances intellectuelles ou la frquentation occasionnelle de gens de telle ou telle ethnie, avec le bain culturel quotidien. En Suisse, la culture qui va primer, c'est, invitablement, la culture et l'identit suisses, mme si la famille tente de rvolutionner la maison pour imiter la culture du pays d'origine. D'ailleurs, les enfants ne demandent pas autre chose, et mme ceux qui contestent leur filiation adoptive acceptent de vivre comme les suisses. Il n'y a pas lieu de s'en formaliser : la culture suisse est aussi valable que celle de n'importe quel autre pays. Le petit adopt n'a certes pas choisi de devenir suisse, mais quel enfant a jamais eu le droit de choisir ses parents, son lieu de naissance et sa nationalit?

Et pratiquer un respect nuanc de la culture du pays d'origine

Il est dangereux de vouloir toute force "respecter l'identit culturelle" d'un enfant adopt. C'est le maintenir dans un statut d'tranger et l'empcher de s'intgrer vraiment, alors mme qu'il ne peut plus faire marche arrire et retourner dans le pays qui l'a rejet.

Il ne faut pas tomber dans l'excs inverse. Le pays d'origine, et sa culture ne prsentent aucun danger en eux-mmes; ils ne posent problme que dans la mesure o on continue les confondre avec les parents biologiques et s'inquiter d'un possible retour de l'enfant sa famille d'origine. La question des parents de naissance doit tre traite sparment, mais, l aussi, l'enfant doit avoir accs la vrit, ou, tout au moins, aux renseignements qui sont en possession des adoptants.

Tout enfant a le droit d'tre inform de la civilisation de son pays de naissance, dans la limite o il le souhaite; il n'a pas tre submerg de renseignements qui n'ont souvent pour but que de "noyer le poisson", et de l'empcher de passer aux interrogations concernant les gniteurs et la sexualit. Ce qu'il importe de respecter, c'est une lgitime curiosit l'gard du pays d'origine. Il suffit de fournir quelques occasions (livres, films, rencontres...) et de voir comment elles sont accueillies, sans faire d'activisme.

Il faut accompagner l'enfant dans ses interrogations identitaires, l'couter, accepter ses oscillations, son volution. Il ne faut pas le pousser activement dans un sens ou dans l'autre : il est aussi nocif de lui parler sans cesse de ses origines et de le pousser connatre "son pays" et "sa culture", que de lui interdire d'y faire allusion. Il a seulement besoin d'tre rassur sur le point de savoir qu'il a le droit de s'y intresser. Il n'est pas non plus utile de dramatiser : aprs tout, s'il tait suisse de naissance et dsirait tudier la civilisation vietnamienne, on le fliciterait de sa curiosit intellectuelle et on l'aiderait cultiver ce hobby. Pourquoi un suisse n au Vietnam ne bnficierait-il pas de la mme tolrance?

IVc. Arrter l'inflation des explications "culturelles"

Tout le monde n'a que trop tendance expliquer toutes les particularits des enfants, et toutes les difficults qu'ils peuvent rencontrer, par leur origine ethnique. Il est grand temps d'arrter de confondre les incidents de la vie personnelle, les traits de caractre, la culture, et la gntique.

La culture n'est pas gntique

La culture n'est pas gntique; elle se transmet par l'ducation. Le risque d'incomprhension interculturelle ne concerne donc que les adopts assez grands au moment de leur adoption pour avoir vraiment acquis quelque chose de la civilisation de leur pays d'origine. On pourrait d'ailleurs aussi parler de "difficults interculturelles" dans le cas de grands enfants suisses adopts en Suisse : il peut tre trs difficile pour un jeune lev en institution ou chez une nourrice d'un milieu modeste, de s'adapter au sein d'une famille aise et cultive. Mais c'est avant leur adoption qu'ils faut se proccuper de leurs dsirs et de leurs facults d'adaptation, pour transformer, au besoin, un projet d'adoption vou l'chec en simple parrainage. Sinon, on peut se retrouver devant le cas, rare heureusement, d'un jeune qui se souvient parfaitement de ses parents biologiques, qui continue les considrer comme ses seuls vrais parents, et qui rcuse ses adoptants, ou encore devant un adolescent qui ne parvient pas s'intgrer dans un mode de vie trop diffrent de celui qu'il a connu jusqu'alors.

Si le jeune est partie prenante dans le projet d'adoption labor pour lui, les vrais malentendus interculturels, ncessitant un traducteur en l'absence d'une langue commune pour s'expliquer, ne peuvent exister que pendant les premires semaines de prsence au foyer. L'apprentissage du franais demande quelques mois pour tre comprhensible dans la vie quotidienne, et environ un an et demi pour parler parfaitement. Paralllement, la langue d'origine est oublie; les exceptions concernent les enfants les plus gs au moment de leur adoption, et ceux qui ont compris, que, pour entretenir des liens affectifs dans le pays d'origine, il fallait conserver la langue. Cette conservation est gnralement trs imparfaite, et elle est paye par le maintien d'un accent perceptible en franais. Ce sont essentiellement les adopts les plus gs qui, par la suite, fournissent suffisamment d'efforts pour arriver rcuprer une vritable connaissance de la langue et de la culture du pays d'origine.

Les enfants qui veulent s'intgrer sont de bons imitateurs, comprennent rapidement les usages et tentent de s'y conformer. On peut leur faire occasionnellement plaisir, par exemple en cuisinant un plat traditionnel. Il faut les aider s'ils sont vraiment dpayss, respecter une particularit authentique laquelle ils semblent tenir, mais sans perdre de vue que ce sont eux qui doivent s'accoutumer leur nouveau pays.

Mais elle peut servir au dni des troubles dont l'enfant est porteur

Si, entre adoptants et adopt, le problme n'tait que culturel, l'accord se ferait trs vite. Au del de quelques semaines, tout tranger de bonne volont a trouv le moyen de se faire expliquer les coutumes locales. Si les difficults persistent, c'est que la culture sert de prtexte pour manifester autre chose. Le jeune cherche, par exemple, se rendre intressant, ou teste la perspicacit et l'autorit parentales.

Certains adolescents peuvent tre des manipulateurs qui jouent de leur "diffrence culturelle", pour obtenir des bnfices secondaires. Ils profitent du fait que c'est facile de trouver des oreilles complaisantes quand on se plaint d'avoir eu la malchance de tomber sur de mauvais adoptants qui vous traitent mal, ou d'avoir le mal du pays. Ils savent tre "non-francophones", ou "rfugis", quand cela leur vaut de l'indulgence de la part des enseignants. Ils invoquent leur particularisme pour nerver leurs parents ou se dispenser de respecter les rgles. Il devient alors ncessaire de leur rappeler que mme les trangers rsidant en Suisse sont tenus de respecter la loi suisse.

Si les difficults se rvlent tre importantes et persistantes, on n'est plus dans le registre de l'incomprhension interculturelle, mais devant un jeune qui rcuse ses adoptants, ou qui souffre de troubles psycho-affectifs, voire mme d'une pathologie mentale assez grave pour qu'il soit incapable de dsirer tablir une relation avec qui que ce soit.

Les adoptants dsempars devant un enfant trs perturb, qui craignent de ne pas russir se faire accepter comme parents et d'tre mal jugs par les tiers, peuvent tre tents de dnier la ralit et d'utiliser "le pays d'origine" et sa culture comme un cran protecteur : l'enfant n'est pas difficile, il est "exotique". Les observateurs extrieurs la famille trouvent certes l'enfant insupportable, mais ils peuvent s'interdire de le juger, par crainte d'tre taxs de racisme, et prfrer mettre en avant une explication "culturelle". Ils font aussi parfois montre de sadisme envers les adoptants dboussols, feignent de ne pas avoir repr les troubles dont le jeune est porteur, et les accusent d'tre entirement responsables parce qu'ils n'aiment pas vraiment leur enfant, et ne comprennent pas son particularisme ethnique.

L'explication par les origines ethniques est dangereuse

L'explication par les origines ethniques de tous les comportements, surtout les mauvais comportements, est trs rpandue, mais errone. Les difficults rencontres par les adoptants internationaux sont les mmes que celles prsentes par l'adoption nationale, peine colores d'exotisme. La rupture culturelle, le changement de pays, constituent bien un traumatisme supplmentaire, mais beaucoup moins important que la rupture affective avec le cadre de vie antrieur, rupture que les enfants de l'adoption nationale connaissent galement. Les troubles affectifs sont universels; il y a seulement un risque un peu plus lev pour qu'un enfant tranger soit porteur d'un trouble psychique non dtect avant son arrive au foyer familial, et ce, parce que les bilans mdicaux des orphelinats trangers sont souvent moins approfondis que chez nous.

Il est inoffensif de penser, comme le font certains parents, que c'est parce qu'il est originaire d'une ethnie qu'on apprcie, qu'un enfant a autant de qualits.

Par contre, il est dangereux d'attribuer les troubles des jeunes leurs origines. On risque de sombrer dans le racisme, et aussi dans le dsespoir, car il est impossible de changer d'origine. On court galement le risque de retarder le traitement des enfants, alors que leurs problmes relvent de carences affectives, de pathologies mentales, d'erreurs ducatives, qui ne sont pas l'apanage d'un groupe ethnique, et pour lesquelles il est possible de faire quelque chose.

IVd. Aider les adopts structurer leur identit

Savoir que leur roman familial se tlescope avec la ralit

Les enfants adopts ont en grande partie un fonctionnement psychique identique celui des autres jeunes du mme ge, mais prsentent tout de mme quelques originalits.

Leur roman familial se tlescope avec la ralit. Un bb, adopt ou non, a des parents "entirement bons" ou "entirement mauvais" suivant que ses parents le comblent ou qu'ils le laissent frustr. C'est ce qu'on appelle les "parents clivs". Trs vite, il comprend que ce sont les mmes, et se sent coupable de l'agressivit qu'il a prouve envers les "mauvais parents" qui se trouvent aussi tre les "bons", et redoute une juste punition. Pour rsoudre son problme, il idalise ses parents, qui ne peuvent tre que parfaits. Mais il se heurte la ralit : ses parents ne sont ni parfaits ni tout-puissants. Insatisfait, il se met alors fantasmer : ses parents biologiques ne sont en ralit que des parents nourriciers ; il a t enlev, et il a ailleurs des parents de naissance merveilleux qui le recherchent. C'est le "roman familial".

L'enfant adopt aussi labore un "roman familial", mais, pour lui, la ralit rejoint le fantasme : il a bien quatre parents auxquels attribuer le bon ou le mauvais rle. Il est parfois difficile de s'y reconnatre: on ne sait plus trs bien de qui parle l'enfant, et on peut mme se retrouver avec "six parents": les gniteurs que l'enfant ignore superbement, les adoptants critiqus, justement parce qu'ils se sont vu attribuer la fonction de "vrais parents", donc imparfaits et dcevants, et des parents biologiques fantasmatiques parfaits mais totalement imaginaires. Le plus souvent, le petit adopt fluctue de la mme faon que les autres enfants, entre les adoptants considrs comme les vrais parents, et les parents fantasmatiques. Mais quand il prend vraiment conscience de l'existence des parents biologiques, cela devient plus compliqu.

En tirer les consquences qui s'imposent

Le roman familial n'est qu'un fantasme, que chacun abandonne en grandissant, pour s'accommoder au mieux de parents bien rels, qui ne sont pas parfaits, mais qui font ce qu'ils peuvent, avec leurs qualits et leurs dfauts. Il devrait en tre de mme pour les adopts, ceci prs que pour eux, rien n'est simple, parce que c'est dans la ralit qu'ils sont placs au carrefour entre deux nationalits, deux cultures et deux filiations.

Le jeune peut se vivre comme tant cartel entre deux loyauts : aimer les adoptants, c'est tre "infidle" aux parents biologiques et justifier a posteriori l'abandon; tre furieux envers les adoptants, c'est manquer au devoir de reconnaissance. Tout sentiment positif envers les uns est vcu comme une trahison envers les autres. Souvent l'adopt dsempar est incapable de relativiser. Il se comporte comme un bb la phase schizo-paranode de son dveloppement, et ne conoit ces quatre parents que comme tant "entirement bons" ou "entirement mauvais", et il fait circuler ses sentiments de haine et d'adoration de l'un l'autre, ou peut en arriver les considrer comme complices, formant ses dpens une entit dangereuse de "parents combins".

Dans cette tragique partie de "chaises musicales", pour occuper la place des "bons parents", les adoptants sont souvent perdants. Mme s'ils sont aimants et bons ducateurs, ils ne peuvent tre toujours parfaits, au regard de l'enfant frustr qui les compare, non aux gniteurs qui l'ont abandonn, mais des parents de rve. Beaucoup de choses demeurent inconscientes pour le jeune : il vit une souffrance psychique intense, qui reste pour lui nigmatique, car il ne se rend pas compte qu'elle est lie un pass douloureux dont il a perdu le souvenir. Il commet donc souvent des erreurs de cible, en adressant aux adoptants prsents, les sentiments agressifs qu'il devrait logiquement porter aux parents de naissance absents. C'est en toute bonne foi qu'il se plaint et rend ses adoptants responsables. Il peut mme se montrer trs agressif envers eux, et susciter des conflits, jusqu' ce qu'il ait russi mettre en harmonie son malaise psychique et l'tat des relations familiales. Il trouve gnralement des oreilles complaisantes pour le conforter dans cette attitude. Sa douleur est relle et emporte la conviction. Quant aux causes qu'il lui attribue, elles sont facilement admises : le thme des mauvais parents nourriciers est rcurrent dans la littrature, et trouve un cho dans le roman familial de chacun.

Il convient donc d'tre trs circonspect et de nous mfier de nos rflexes professionnels. Face un enfant qui va mal, on a tendance penser que le patient dsign n'est gnralement que le symptme de sa famille, et que ce sont les parents perturbs qui induisent la souffrance psychique de leur enfant. On ne peut pas carter l'ide que des adoptants veuillent rejeter un enfant qui les a dus, ni qu'ils soient mentalement dsquilibrs et entretiennent des relations pathologiques entre eux et avec leur enfant. Mais il ne faut pas oublier que les adoptants se situent du ct de la "rparation" : ils accueillent des enfants dj abandonns, et parfois atteints de graves troubles psychiques; ce n'est pas forcment eux qui sont les adultes pathognes, responsables des troubles du petit adopt. Quand un jeune se plaint de ses adoptants, il faut tre particulirement attentif, et se demander s'il n'est pas, inconsciemment, en train de se plaindre d'avoir t abandonn.

Etre circonspect au cours des psychothrapies

Une psychothrapie est ncessaire si l'enfant prsente des troubles ou s'il en fait la demande, mais il ne faut pas la conseiller systmatiquement : tre adopt, tre d'origine trangre, n'est pas un trouble psychiatrique.

Il faut rester trs rserv quant la mode qui consiste faire appel, lorsqu'un jeune pose des problmes, un psychothrapeute de mme origine ethnique, install en Suisse. Nous avons vu que les difficults qui relvent d'une mauvaise comprhension interethnique, pour lesquelles un compatriote pourrait utilement servir de mdiateur, ne peuvent concerner que les grands adopts, et seulement les premiers mois; au del il s'agit de troubles psychoaffectifs. Le thrapeute de mme ethnie n'est pas mieux outill que les autres pour rgler des problmes affectifs. Par contre, il peut attribuer abusivement l'enfant son nationalisme, son propre vcu d'tranger plus ou moins intgr qui regrette la patrie, et il risque de pousser l'enfant s'identifier lui-mme, de le conforter dans une identit d'tranger rsidant en Suisse, et de l'inciter ne considrer ses adoptants que comme de simples nourriciers incapables de le comprendre, les vrais parents restant les gniteurs, et la vraie patrie, le pays d'origine.

Si on se trouve tre soi-mme le thrapeute, il importe de garder prsent l'esprit les particularits du fonctionnement psychique d'un jeune cartel entre quatre parents et deux patries.

Du fait de la rupture totale avec le pays d'origine et la vie antrieure l'adoption, les jeunes ne disposent pas d'indices de rappel. A ge gal au moment de l'adoption, les adopts trangers ont beaucoup moins de souvenirs que les adopts nationaux. L'amnsie ne supprime pas les traumatismes vcus avant l'adoption, ni les relations, bonnes ou mauvaises, tablies avec les gniteurs ou le personnel de l'orphelinat. Mais leur retour la conscience est bien plus difficile, voire impossible, ce qui amne le thrapeute devoir grer des affects " l'tat libre", compltement dconnects des causes qui les ont provoques, mais aussi des "faux souvenirs", bien difficiles distinguer des vrais. L'enfant qui ne se rappelle pas fabule souvent; dans le cas des adoptions internationales, les adultes ont souvent des fantasmes particuliers, et posent leurs questions de telle faon qu'ils induisent les rponses. Par la suite, le jeune entend rpter autour de lui les fausses confidences qu'il a faites et finit par croire que telle est la vrit. Le phnomne est plus frquent dans l'adoption internationale, du fait que les parents n'ont gure de moyens de contrle leur permettant de s'apercevoir que leur enfant est en train de fabuler.

Une thrapie commence souvent avec un transfert positif : le jeune considre le thrapeute comme un "bon pre", un alli contre les "mauvais" parents adoptifs. Il exprime sa rvolte, sa douleur, mais constate rapidement que le thrapeute ne rpond pas toutes ses demandes, et qu'il est frustrant. Le thrapeute bascule alors dans la catgorie des "mauvais parents". S'il parvient manier avec adresse ce transfert ngatif, la thrapie se termine sur un rejet du thrapeute, ce qui est une faon de rejeter en mme temps tout un pass difficile, de rattribuer le statut de "bons parents" aux adoptants, et de repartir d'un meilleur pied.

L'idal serait de pouvoir aller au-del, jusqu' une prise de conscience de la cause premire des troubles, et une remmoration du pass. A dfaut, on peut tout de mme viser deux objectifs, avec des chances de les atteindre : favoriser l'expression des affects les plus douloureux, jusqu' ce qu'ils finissent par s'mousser, et faire en sorte que le jeune prenne conscience que les causes de sa souffrance se situent dans sa petite enfance, et non dans sa vie prsente, et qu'il s'accommode de la ralit d'une amnsie impossible lever.

 

CONCLUSION

La principale originalit de l'adoption internationale, c'est que le douloureux questionnement sur les origines, les parents biologiques et les motifs de l'abandon, passe par une sorte de filtre protecteur : les interrogations sur le pays d'origine. Mais la question du "pays d'origine" et de sa culture ne suscite les passions et les inquittudes, que parce qu'elle masque le problme des parents de naissance. Un jour ou l'autre, le "filtre protecteur" cesse d'tre efficace et chacun est confront aux questions qui avaient t vites. Il est donc indispensable que les protagonistes adultes de l'adoption internationale soient l'aise avec une ralit accepte d'emble, pour pouvoir aider le jeune assumer sa propre histoire.

Tant qu'une adoption internationale reste avant tout une affaire intertatique, interculturelle, interraciale, c'est qu'elle ne fonctionne pas trs bien. C'est seulement quand parents et enfants ont oubli la diffrence d'origine et de couleur de peau qui les spare, qu'ils ne voient plus des figures trangres, mais les visages aims et familiers des membres de la famille, que l'adoption est une russite, mais, ce moment-l, a fait longtemps qu'elle a cess d'tre "internationale", et qu'elle est devenue interpersonnelle et familiale.

Aprs ce rapide tour d'horizon des difficults spcifiques de l'adoption internationale, il ne faudrait pas oublier que, s'il existe des citoyens du pays d'origine emptrs dans leur nationalisme, des adoptants gns par l'origine exotique de leur enfant, et des jeunes mal dans leur peau, il y a surtout des familles adoptives heureuses.

Auteur : Mme Franoise MAURY, franaise, Docteur en Psychologie clinique et psychopathologie.

Destination de ce texte : publication dans les "Actes du Congrs de Zurich" (Nov 2000)